Au large des côtes de l'Empire du Milieu, entre Pacifique et Mer de Chine, à quelques encablures sur la façade ouest d'Amoy et de Fou-Kien baignait, dans toute sa splendeur, la petite île (mais ô
combien pittoresque) de Formose.
Bordée à l'est de chaînes montagneuses imposantes qui n'avaient rien à envier au Mont Blanc français, elle alternait plaines et collines, imbriquées entre elles comme puzzle savamment agencé.
A l'intérieur des terres, le camphre-roi trônait, vedette incontestée de forêts à la fraîcheur exquise, irriguées de nombreux cours d'eau cristallins.
Antan le riz, la canne à sucre et bien sûr le camphre, étaient les principales ressources des autochtones. Mais, l'évolution des marchés demandant une certaine ouverture d'esprit, il avait bien fallu s'adapter.
Aussi Taiwan était-elle devenue, presque sans s'en apercevoir, imperceptiblement, le bastion du jouet peu cher dont l'Europe, principalement, était si friande.
Près de Taipeh, la capitale, vivait un brave homme, Fugui, courbatu et dévoré par l'arthrose, conséquence d'un astreignant labeur aux champs souvent effectué dans l'eau jusqu'à mi-mollets.
Sa femme, Jiazhen, était partie rejoindre très jeune le territoire de ses ancêtres. Lui laissant, comme pour le consoler, trois jeunes et vigoureux garçons qu'il avait prénommés (en hommage au grand homme exilé sur l'île dans les années cinquante) respectivement Tchang, Kaï et Chek. Ce que ne manquaient pas de lui reprocher avec acrimonie les communistes de l'endroit.
Fugui, usé de trop de sacrifices dépérissait peu à peu ; son dos se voûtait, ses mains semblaient ne plus lui obéir, ne plus lui appartenir, oiseaux de proie inutiles dont les serres ne fonctionnaient mais.
Ne pouvant plus travailler, la nourriture fournie par quelques voisins compatissants se faisait de plus en plus rare : la générosité a ses limites.
Le père rognait en cachette sur ses maigres victuailles, pour épaissir le repas de ses enfants qu'il aimait par-dessus tout.
Advint le jour où l'aîné, du haut de ses huit printemps, revint porteur de glorieuses nouvelles : la fabrique de jouets recrutait. En compagnie de ses deux frères, il fut embauché.
L'ouvrage était pénible : debout aux aurores, il leur fallait couvrir six kilomètres à pied avant de rejoindre les chaînes de l'usine ; ils rentraient fourbus à la tombée de la nuit, nantis de quelque menuaille, une presque aumône. Mais ils se sentaient fiers et utiles, n'étant plus à la charge de leur père malade et malingre.
Immense bloc de béton rectangulaire enlaidissant le paysage, l'usine s'était spécialisée dans les peluches. Il en existait de minuscules, de gigantesques, de toutes formes, tailles et couleurs.
Les trois frères avaient été affectés à la section "Chatons" dès leur prise de service. Dans une aile lointaine du bâtiment, des mains anonymes façonnaient le corps, d'autres collaient un pelage soyeux, aussi doux qu'un câlin de maman.
La queue de l'animal avait été encastrée en force par des ouvriers mystérieux, que l'on ne croisait jamais dans les vastes couloirs.
C'est à ce stade que les trois frères intervenaient. Prenant la tête énuclée, séparée du corps, l'un y posait les yeux : pers, pourpres, bleu- azur, noisette, smaragdins, ébène, fuchsia, blanc-cadmin et même vairons tels ceux du Husky, ce chien de traîneau si attachant.
Montés sur une ligne en V que Tchang faisait passer par l'orbite pré-percée, repliant les deux bouts métalliques de part et d'autre à l'intérieur de la tête, les petites boules colorées donnaient un air de fête au visage à jamais immobile.
Puis, Kaï plaçait les oreilles dans les cavités appropriées ; enfin, Chek reliait la tête au corps. Pour ce faire, un ressort émergeait du tronc sur lequel deux clous fichés intérieurement de chaque côté du chef venaient se greffer. Permettant à la structure ainsi achevée de dodeliner de droite à gauche, d'avant en arrière... Donnant une vie quasi mécanique au jouet ainsi façonné.
Chang, Kaï et Chek s'étaient amourachés de trois chatons qui onc ne quittaient l'étagère accrochée en face de leur poste de travail. Compagnons de jeux qu'ils n'avaient jamais possédés, ouverture sur le rêve, ils s'étaient peu à peu assimilés à ces animaux inertes, transférant sur eux leurs joies et leurs peines, leurs manques et leurs désirs. Puérilement, ils les avaient affublés de sobriquets : Mistigris, Mistigras et Mistigros, bien que ces petits chats ne se différencient par la taille, mais par les couleurs de fourrure et d'iris.
Le pelage de Mistigris, marron-clair ou écaille de tortue, se mariait avec des yeux terre de sienne. Mistigras, tigré noir et blanc, se parait de prunelles éburnéennes. Quant à Mistigros, gris-cendré, il arborait fièrement, plantées de chaque côté de son museau pointu, deux boules fluorescentes du plus bel effet.
Les trois frères grandissaient ainsi qu'il est coutumier de le faire à leur âge,
sans espoir d'un avenir bien radieux, vivotant de leur maigre salaire au jour le jour.
Mais la santé de Fugui déclina.
Il fallait beaucoup d'argent pour le faire soigner, bien trop en regard des maigres ressources de la pauvre famille.
Aussi le père, la mort dans l'âme, dut-il se résoudre à vendre Tchang et Kaî en qualité d'hommes de peine à un riche propriétaire terrien de passage dans la contrée.
Eploré, désormais bien seul, Chek continua sans joie son travail à l'usine. Il se surprenait parfois à parler aux trois chats, comme si c'eût été à ses frères qui lui manquaient si cruellement, partis si loin qu'il n'en avait plus de nouvelles.
Un soir, alors qu'il quittait son labeur astreignant, éreintant, une étoile filante vint à zébrer le ciel, devant ses yeux tout écarquillés.
Et Chek de formuler un vœu, instantanément : "que ces trois chatons demeurent, désormais, inséparables. Et ceci quels que soient les événements subis !".
L'osmose était telle entre lui et ces trois peluches chargées de la sensibilité de chacun de ses frères aînés qu'il avait, sans y prendre garde, parlé trop vite.
En fait, il aurait voulu dire : "que rien ne m'arrache à Tchang et Kaï !" Mais un souhait est un souhait et, une fois proféré, l'on n'y peut rien changer. D'ailleurs, avait-on déjà vu un désir se réaliser par miracle, sans l'aide de persévérance et d'opiniâtreté ? Allons, tout ceci n'était que stupide superstition !
Check tourna les talons et rentra chez lui en courant, à bout de souffle, avec un poids désagréable sur l'estomac, qui l'étreignait violemment.
Les années passaient, l'enfant grandissait. Il se trouva une gentille compagne et envisagea de fonder une famille. Entre-temps, Fugui décéda, lui léguant sa masure délabrée et quelques lopins de terre arable aptes à la semence. Chek déserta l'usine et s'installa en qualité de fermier, ce qu'il fait encore aujourd'hui et avec quelle virtuosité... si mes renseignements s'avèrent exacts.
Sur une étagère poussiéreuse de l'usine, trois peluches immobiles et patientes attendaient les temps futurs, le moment où l'on les réactiverait, les réveillerait.
Elles savaient que l'heure viendrait.
Le contremaître, fou furieux (il s'était disputé avec sa dulcinée, de bon matin) convoqua les ouvriers. Et montrant d'un doigt inquisiteur et vengeur ici un lapin, là une grenouille, là encore un hippopotame (presque tout le monde avait fait une mascotte d'un jouet sans âme), tança vertement l'assemblée impressionnée: "que font ces objets ici ? Presque du vol manifeste. Manque à gagner. Veux voir ça à l'expédition".
C'est ainsi que Mistigris, Mistigros et Mistigras furent chargés sans délicatesse, côte à côte, dans un camion bâché, au beau milieu d'un amoncellement de jouets hétéroclites, puis voyagèrent par bateau dans un container aux parois gelées, côte à côte, à travers l'Océan Pacifique, Indien, puis Atlantique pour atterrir, toujours soudés, sur l'étal d'une grande surface de Belleville.
Pour les trois ans de sa fillette Océane, Coralie se trouvait fort indécise. Quel présent lui offrir? Elle possédait déjà tant de poupées, de dînettes, de mécanos, que la chambre de l'enfant ressemblait à un champ de bataille, à la caverne d'Ali Baba.
Soudain, au détour de ses pérégrinations, la mère tomba en admiration : écaille de tortue, tigré, gris cendré, ils étaient adorables.
D'ailleurs, fut-elle obligée de s'avouer en aparté, elle les acheta essentiellement pour elle : ils étaient si trognons. Et elle aimait tellement les chats !
Noël approchait, dans sa parure de neige. Les guirlandes dégoulinaient en spirales multicolores de lampadaires hautains, des sapins surchargés décoraient les rues rutilant de mille feux, et le rire des enfants s'égrenait en un chapelet sans fin.
Océane, elle, n'était plus une enfant : elle venait de fêter ses six ans et s'estimait responsable.
Pourtant, la décision s'avérait ardue : une collecte de jouets en faveur des gamins défavorisés s'organisait dans son immeuble, chapeautée par une œuvre caritative locale. La généreuse donatrice s'affairait présentement autour d'un carton plus grand qu'elle où elle entassait pêle-mêle ses précieuses reliques : des livres de lecture, un baigneur fatigué, un mini vélo en plastique, une toupie, une voiture à pédales, quelques jeux de société, des scoubidous faits main, un hoola hop, trois cordes à sauter...
Enrobant sa chambrée d'un regard circulaire, elle s'aperçut (quelle grandeur d'âme !) qu'elle ne se débarrassait que du superflu. Elle rajouta donc, avec un petit pincement au cœur, les puzzles qu'elle affectionnait particulièrement, les macramés confectionnés à grand peine par ses soins, et s'empara de deux chatons similaires, et pourtant si différents.
"Trois, c'est trop pour moi" pensa--elle, "alors que d'autres n'ont rien".
Puis , prise de remords, après réflexion contradictoire, elle saisit délicatement la troisième peluche et l'embrassant, la déposa auprès des deux autres.
"Soyez heureuses où vous irez, et donnez beaucoup de bonheur" souffla-t-elle, émue plus que de raison.
La larme à l’œil, elle referma le carton qu'elle scotcha consciencieusement.
Les rues débordaient de marchandises hétéroclites, dépareillées, posées à même le sol et la foule déambulait en des méandres de vieilleries, de bric à brac baroque. L'on s'interpellait bruyamment, l'on marchandait, l'on se tapait dans les mains : c'était le seul jour de l'année où les particuliers pouvaient vendre sans patente ni autorisation les surplus inutiles qui encombraient leur cave ou leur grenier.
Noyé dans la cohue, un chaland quelconque, mains engoncées dans les poches, se laissait porter par le flot houleux, plongé dans ses pensées.
Ce quidam, "écrivassier" à ses heures perdues, tentait de mettre au point un poème :
Trois petits chats inséparables
Viendront te tomber sur le râble
De là peints,
De ci vais,
Deux lièvres,
Une tête,
Une oreille
Deux yeux dont l'un branlant..."
"Mais, que raconté-je", se dit l'homme.
"Ce n'est pas avec des vers absurdes que je réussirai !"
Sortant de sa rêverie, il continua de flâner à l'aveuglette : ses pensées prirent un chemin éloigné de plus de mille kilomètres.
Comme il était agréable de voyager si vite, sans obstacles, sans billet, sans contrainte. Il se retrouvait, en une nano-seconde dans sa famille, auprès de ceux qu'il aimait, cajolant ses trois nièces qu'il adorait.
A propos ? Trois nièces, trois peluches un peu défraîchies, en vente sur le trottoir ?
Sans hésiter, il sortit son portefeuille et régla son achat, ne cherchant même pas à discuter du prix.
Il rentra chez lui, nettoya les chatons et les mit à sécher.
Le lendemain, il les casa, ravigotés, quasi neufs, dans un colis cartonné qu'il scella précautionneusement et posta à destination de sa sœur, avec ses plus affectueuses pensées.
Rose, Marguerite et Nélombo n'eurent pas à se disputer pour choisir leur chat : elles avaient toutes trois des goûts différents.
Rose opta pour Mistigris qu'elle baptisa Sauvage, ce qui s'accordait assez bien avec son tempérament de Capricorne.
Marguerite appela Mistigras Gentil.
Quant à Nélombo, elle s'accommoda de Mistigros, qu'elle nomma Lotus.
Les trois sœurs, peut-être aidées d'une différence d'âge minime, s'entendaient à merveille. Elles partageaient leurs jeux, leurs rêves, leurs petits bobos quotidiens, expérimentant ensemble l'expérience si ardue de la vie.
Leur enfance, puis leur adolescence s'écoula rapidement, et vint le temps où les routes divergent.
Rose quitta le cocon familial et se maria avec un jeune mitron, simple mais vaillant et dur à la tâche.
Marguerite entreprit des études de droit qui la menèrent à fréquenter une université éloignée.
Nélombo devint infirmière, toute dévouée à son métier.
La distance, les ragots méchamment colportés, la fréquentations de cercles différents éloignèrent peu à peu, puis séparèrent les trois sœurs, les divisant. Elles en vinrent à s'entredéchirer.
Rose, comme atteinte de cécité, ne voulait plus voir personne et, telle une autruche, se voilait la face, se cachant dans les replis d'un sable protecteur. Elle refusait d'admettre ses torts et ses défauts et s'enferrait dans un nihilisme ravageur.
Marguerite, fréquentant maintenant la "haute société" se trouvait tout étourdie du carrousel incessant de son micro-monde, du ballet des prétendants de bonne famille qui lui faisaient la cour, lui déclarant une flamme inextinguible. Emplie de vanité sa tête enflait, pleine de démesure.
Quant à Nélombo, elle avait fermé son cœur aussi sûrement qu'un coffre-fort, en égarant la clef.
Devenue sourde à son entourage, à la souffrance d'autrui, froide comme un iceberg, elle perdait tous ses amis ; sa distance affichée commençait de lasser et de mécontenter ses employeurs ; ses assises branlaient.
Leur oncle était bien peiné de ces revirements qu'il ne pouvait comprendre, attristé de telles puérilités. A tel point que, presque malgré lui, il se détachait progressivement de ses nièces, avec amertume.
Un jour où sa sœur, navrée elle aussi de cette situation, décida de mettre un peu d'ordre dans le grenier, l'oncle lui proposa son aide afin de s'occuper et, surtout, de se changer les idées.
Armés d'un balai, d'une pelle à poussière et de beaucoup de courage, ils gravirent les marches exiguës de l'escalier en colimaçon. Une température agréable régnait dans les soupentes, dont ils entrouvrirent le vasistas pour faire passer un peu de lumière du jour.
Ils empilèrent les chaises usagées d'un côté, les meubles vétustes de l'autre, trièrent des vêtements inutiles qu'ils donneraient à quelques nécessiteux...
Leur regard accrocha trois peluches gisant, abandonnées, sur le plancher inégal.
"Trois petits chats inséparables.
Feraient matière à une fable..." pensa l'oncle.
Il regarda, bouleversé, les petites choses inertes et abîmées : l'une avait perdu un œil, à l'autre il manquait une oreille, et la tête de la troisième regardait dans le vide, séparée du tronc.
L'oncle s'empara, les mains tremblantes, des fétiches et, en bon bricoleur qu'il était se mit à les rafistoler.
Rose et Mistigris recouvrèrent la vue au même instant : la jolie femme svelte qu'elle était devenue s'ébroua, comme émergeant d'une profonde catalepsie.
Quand la tête de Gentil fut de nouveau accrochée au corps, Marguerite, exorcisée, reprit ses esprits, s'apercevant avec honte de sa vanité, de sa fatuité passée.
Nélombo se retrouva subitement assaillie de tous les bruits de la vie, bons et néfastes, et se dit qu'elle n'avait pas le choix : il fallait tout prendre, tout accepter, sans chercher à sérier. Quitte à composer de temps en temps.
Dans le grenier l'oncle, ravi de ses réparations, contemplait les trois peluches retapées.
"Puisque mes nièces ne les méritent pas", se dit-il, "je vais les porter en mon antre de vieux célibataire et les mettre dans la vitrine, au beau milieu de mes voitures de collection".
Il s'aperçut toutefois rapidement, sans pour cela pouvoir se l'expliquer, du changement de ses nièces : celles-ci, ensemble, leur amour filial retrouvé, se rendaient fréquemment chez lui, comme pour célébrer un pèlerinage secret, peut-être plus unies, plus liées qu'autrefois, si telle chose était possible.
Très loin au-dessus de ce petit monde, en des limbes inaccessibles, en une sorte de Walhalla mystique, Chek, entouré de Tchang et Kaî qu'il avait rejoint depuis longtemps, souriait.
Bien qu'elle ne lui ait pas vraiment réussi de son vivant, à tout prendre, sa formule ne s'avérait pas si mauvaise.
Tant que Mistigris, Mistigras et Mistigros (et quel que soit le nom qu'on leur donnerait par la suite) seraient réunis, ils figureraient le ciment d'Amour liant entre eux leurs possesseurs.
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