Conte

Samedi 20 décembre 2008 6 20 /12 /Déc /2008 04:44

  

 








Au large des côtes de l'Empire du Milieu, entre Pacifique et Mer de Chine, à quelques encablures sur la façade ouest d'Amoy et de Fou-Kien baignait, dans toute sa splendeur, la petite île (mais ô combien pittoresque) de Formose.

Bordée à l'est de chaînes montagneuses imposantes qui n'avaient rien à envier au Mont Blanc français, elle alternait plaines et collines, imbriquées entre elles comme puzzle savamment agencé.

A l'intérieur des terres, le camphre-roi trônait, vedette incontestée de forêts à la fraîcheur exquise, irriguées de nombreux cours d'eau cristallins.

Antan le riz, la canne à sucre et bien sûr le camphre, étaient les principales ressources des autochtones. Mais, l'évolution des marchés demandant une certaine ouverture d'esprit, il avait bien fallu s'adapter.

Aussi Taiwan était-elle devenue, presque sans s'en apercevoir, imperceptiblement, le bastion du jouet peu cher dont l'Europe, principalement, était si friande.

Près de Taipeh, la capitale, vivait un brave homme, Fugui, courbatu et dévoré par l'arthrose, conséquence d'un astreignant labeur aux champs souvent effectué dans l'eau jusqu'à mi-mollets.

Sa femme, Jiazhen, était partie rejoindre très jeune le territoire de ses ancêtres. Lui laissant, comme pour le consoler, trois jeunes et vigoureux garçons qu'il avait prénommés (en hommage au grand homme exilé sur l'île dans les années cinquante) respectivement Tchang, Kaï et Chek. Ce que ne manquaient pas de lui reprocher avec acrimonie les communistes de l'endroit.

Fugui, usé de trop de sacrifices dépérissait peu à peu ; son dos se voûtait, ses mains semblaient ne plus lui obéir, ne plus lui appartenir, oiseaux de proie inutiles dont les serres ne fonctionnaient mais.

Ne pouvant plus travailler, la nourriture fournie par quelques voisins compatissants se faisait de plus en plus rare : la générosité a ses limites.

Le père rognait en cachette sur ses maigres victuailles, pour épaissir le repas de ses enfants qu'il aimait par-dessus tout.

 

 

Advint le jour où l'aîné, du haut de ses huit printemps, revint porteur de glorieuses nouvelles : la fabrique de jouets recrutait. En compagnie de ses deux frères, il fut embauché.

L'ouvrage était pénible : debout aux aurores, il leur fallait couvrir six kilomètres à pied avant de rejoindre les chaînes de l'usine ; ils rentraient fourbus à la tombée de la nuit, nantis de quelque menuaille, une presque aumône. Mais ils se sentaient fiers et utiles, n'étant plus à la charge de leur père malade et malingre.

Immense bloc de béton rectangulaire enlaidissant le paysage, l'usine s'était spécialisée dans les peluches. Il en existait de minuscules, de gigantesques, de toutes formes, tailles et couleurs.

Les trois frères avaient été affectés à la section "Chatons" dès leur prise de service. Dans une aile lointaine du bâtiment, des mains anonymes façonnaient le corps, d'autres collaient un pelage soyeux, aussi doux qu'un câlin de maman.

La queue de l'animal avait été encastrée en force par des ouvriers mystérieux, que l'on ne croisait jamais dans les vastes couloirs.

C'est à ce stade que les trois frères intervenaient. Prenant la tête énuclée, séparée du corps, l'un y posait les yeux : pers, pourpres, bleu- azur, noisette, smaragdins, ébène, fuchsia, blanc-cadmin et même vairons tels ceux du Husky, ce chien de traîneau si attachant.

Montés sur une ligne en V que Tchang faisait passer par l'orbite pré-percée, repliant les deux bouts métalliques de part et d'autre à l'intérieur de la tête, les petites boules colorées donnaient un air de fête au visage à jamais immobile.

Puis, Kaï plaçait les oreilles dans les cavités appropriées ; enfin, Chek reliait la tête au corps. Pour ce faire, un ressort émergeait du tronc sur lequel deux clous fichés intérieurement de chaque côté du chef venaient se greffer. Permettant à la structure ainsi achevée de dodeliner de droite à gauche, d'avant en arrière... Donnant une vie quasi mécanique au jouet ainsi façonné.

 

Chang, Kaï et Chek s'étaient amourachés de trois chatons qui onc ne quittaient  l'étagère accrochée en face de leur poste de travail. Compagnons de jeux qu'ils n'avaient jamais possédés, ouverture sur le rêve, ils s'étaient peu à peu assimilés à ces animaux inertes, transférant sur eux leurs joies et leurs peines, leurs manques et leurs désirs. Puérilement, ils les avaient affublés de sobriquets : Mistigris, Mistigras et Mistigros, bien que ces petits chats ne se différencient par la taille, mais par les couleurs de fourrure et d'iris.

Le pelage de Mistigris, marron-clair ou écaille de tortue, se mariait avec des yeux terre de sienne. Mistigras, tigré noir et blanc, se parait de prunelles éburnéennes. Quant à Mistigros, gris-cendré, il arborait fièrement, plantées de chaque côté de son museau pointu, deux boules fluorescentes du plus bel effet.

 

Les trois frères grandissaient ainsi qu'il est coutumier de le faire à leur âge, sans espoir d'un avenir bien radieux, vivotant de leur maigre salaire au jour le jour. 
Mais la santé de Fugui déclina.

Il fallait beaucoup d'argent pour le faire soigner, bien trop en regard des maigres ressources de la pauvre famille.

Aussi le père, la mort dans l'âme, dut-il se résoudre à vendre Tchang et Kaî en qualité d'hommes de peine à un riche propriétaire terrien de passage dans la contrée.

Eploré, désormais bien seul, Chek continua sans joie son travail à l'usine. Il se surprenait parfois à parler aux trois chats, comme si c'eût été à ses frères qui lui manquaient si cruellement, partis si loin qu'il n'en avait plus de nouvelles.

Un soir, alors qu'il quittait son labeur astreignant, éreintant, une étoile filante vint à zébrer le ciel, devant ses yeux tout écarquillés.

Et Chek de formuler un vœu, instantanément : "que ces trois chatons demeurent, désormais, inséparables.  Et ceci quels que soient les événements subis !".

L'osmose était telle entre lui et ces trois peluches chargées de la sensibilité de chacun de ses frères aînés qu'il avait, sans y prendre garde, parlé trop vite.

En fait, il aurait voulu dire : "que rien ne m'arrache à Tchang et Kaï !" Mais un souhait est un souhait et, une fois proféré, l'on n'y peut rien changer.  D'ailleurs, avait-on déjà vu un désir se réaliser par miracle, sans l'aide de persévérance et d'opiniâtreté ? Allons, tout ceci n'était que stupide superstition !

Check tourna les talons et rentra chez lui en courant, à bout de souffle, avec un poids désagréable sur l'estomac, qui l'étreignait violemment.

 

Les années passaient, l'enfant grandissait. Il se trouva une gentille compagne et envisagea de fonder une famille. Entre-temps, Fugui décéda, lui léguant sa masure délabrée et quelques lopins de terre arable aptes à la semence. Chek déserta l'usine et s'installa en qualité de fermier, ce qu'il fait encore aujourd'hui et avec quelle virtuosité... si mes renseignements s'avèrent exacts.

Sur une étagère poussiéreuse de l'usine, trois peluches immobiles et patientes attendaient les temps futurs, le moment où l'on les réactiverait, les réveillerait.

Elles savaient que l'heure viendrait.
 

Le contremaître, fou furieux (il s'était disputé avec sa dulcinée, de bon matin) convoqua les ouvriers. Et montrant d'un doigt inquisiteur et vengeur ici un lapin, là une grenouille, là encore un hippopotame (presque tout le monde avait fait une mascotte d'un jouet sans âme), tança vertement l'assemblée impressionnée: "que font ces objets ici ? Presque du vol manifeste. Manque à gagner. Veux voir ça à l'expédition".

C'est ainsi que Mistigris, Mistigros et Mistigras furent chargés sans délicatesse, côte à côte, dans un camion bâché, au beau milieu d'un amoncellement de jouets hétéroclites, puis voyagèrent par bateau dans un container aux parois gelées, côte à côte, à travers l'Océan Pacifique, Indien, puis Atlantique pour atterrir, toujours soudés, sur l'étal d'une grande surface de Belleville.

 

 

 

Pour les trois ans de sa fillette Océane, Coralie se trouvait fort indécise. Quel présent lui offrir? Elle possédait déjà tant de poupées, de dînettes, de mécanos, que la chambre de l'enfant ressemblait à un champ de bataille, à la caverne d'Ali Baba.

Soudain, au détour de ses pérégrinations, la mère tomba en admiration : écaille de tortue, tigré, gris cendré, ils étaient adorables.

D'ailleurs, fut-elle obligée de s'avouer en aparté, elle les acheta essentiellement pour elle : ils étaient si trognons. Et elle aimait tellement les chats !

 

 

Noël approchait, dans sa parure de neige. Les guirlandes dégoulinaient en spirales multicolores de lampadaires hautains, des sapins surchargés décoraient les rues rutilant de mille feux, et le rire des enfants s'égrenait en un chapelet sans fin.

Océane, elle, n'était plus une enfant : elle venait de fêter ses six ans et s'estimait responsable.

Pourtant, la décision s'avérait ardue : une collecte de jouets en faveur des gamins défavorisés s'organisait dans son immeuble, chapeautée par une œuvre caritative locale. La généreuse donatrice s'affairait présentement autour d'un carton plus grand qu'elle où elle entassait pêle-mêle ses précieuses reliques : des livres de lecture, un baigneur fatigué, un mini vélo en plastique, une toupie, une voiture à pédales, quelques jeux de société, des scoubidous faits main, un hoola hop, trois cordes à sauter...

Enrobant sa chambrée d'un regard circulaire, elle s'aperçut (quelle grandeur d'âme !) qu'elle ne se débarrassait que du superflu. Elle rajouta donc, avec un petit pincement au cœur, les puzzles qu'elle affectionnait particulièrement, les macramés confectionnés à grand peine par ses soins, et s'empara de deux chatons similaires, et pourtant si différents.        

"Trois, c'est trop pour moi" pensa--elle, "alors que d'autres n'ont rien".

Puis , prise de remords, après réflexion contradictoire, elle saisit délicatement la troisième peluche et l'embrassant, la déposa auprès des deux autres.

"Soyez heureuses où vous irez, et donnez beaucoup de bonheur" souffla-t-elle, émue plus que de raison.

La larme à l’œil, elle referma le carton qu'elle scotcha consciencieusement.

 

 

Les rues débordaient de marchandises hétéroclites, dépareillées, posées à même le sol et la foule déambulait en des méandres de vieilleries, de bric à brac baroque. L'on s'interpellait bruyamment, l'on marchandait, l'on se tapait dans les mains : c'était le seul jour de l'année où les particuliers pouvaient vendre sans patente ni autorisation les surplus inutiles qui encombraient leur cave ou leur grenier.

Noyé dans la cohue, un chaland quelconque, mains engoncées dans les poches, se laissait porter par le flot houleux, plongé dans ses pensées.

Ce quidam, "écrivassier" à ses heures perdues, tentait de mettre au point un poème :

Trois petits chats inséparables

Viendront te tomber sur le râble

De là peints,

De ci vais,

Deux lièvres,

Une tête,

Une oreille

Deux yeux dont l'un branlant..."

"Mais, que raconté-je", se dit l'homme.

"Ce n'est pas avec des vers absurdes que je réussirai !"

Sortant de sa rêverie, il continua de flâner à l'aveuglette : ses pensées prirent un chemin éloigné de plus de mille kilomètres.

Comme il était agréable de voyager si vite, sans obstacles, sans billet, sans contrainte. Il se retrouvait, en une nano-seconde dans sa famille, auprès de ceux qu'il aimait, cajolant ses trois nièces qu'il adorait.

A propos ? Trois nièces, trois peluches un peu défraîchies, en vente sur le trottoir ?

Sans hésiter, il sortit son portefeuille et régla son achat, ne cherchant même pas à discuter du prix.

Il rentra chez lui, nettoya les chatons et les mit à sécher.

Le lendemain, il les casa, ravigotés, quasi neufs, dans un colis cartonné qu'il scella précautionneusement et posta à destination de sa sœur, avec ses plus affectueuses pensées.

 

 

Rose, Marguerite et Nélombo n'eurent pas à se disputer pour choisir leur chat : elles avaient toutes trois des goûts différents.

Rose opta pour Mistigris qu'elle baptisa Sauvage, ce qui s'accordait assez bien avec son tempérament de Capricorne.

Marguerite appela Mistigras Gentil.

Quant à Nélombo, elle s'accommoda de Mistigros, qu'elle nomma Lotus.

Les trois sœurs, peut-être aidées d'une différence d'âge minime, s'entendaient à merveille. Elles partageaient leurs jeux, leurs rêves, leurs petits bobos quotidiens, expérimentant ensemble l'expérience si ardue de la vie.

Leur enfance, puis leur adolescence s'écoula rapidement, et vint le temps où les routes divergent.

Rose quitta le cocon familial et se maria avec un jeune mitron, simple mais vaillant et dur à la tâche.

Marguerite entreprit des études de droit qui la menèrent à fréquenter une université éloignée.

Nélombo devint infirmière, toute dévouée à son métier.

La distance, les ragots méchamment colportés, la fréquentations de cercles différents éloignèrent peu à peu, puis séparèrent les trois sœurs, les divisant. Elles en vinrent à s'entredéchirer.

Rose, comme atteinte de cécité, ne voulait plus voir personne et, telle une autruche, se voilait la face, se cachant dans les replis d'un sable protecteur. Elle refusait d'admettre ses torts et ses défauts et s'enferrait dans un nihilisme ravageur.

Marguerite, fréquentant maintenant la "haute société" se trouvait tout étourdie du carrousel incessant de son micro-monde, du ballet des prétendants de bonne famille qui lui faisaient la cour, lui déclarant une flamme inextinguible. Emplie de vanité sa tête enflait, pleine de démesure.

Quant à Nélombo, elle avait fermé son cœur aussi sûrement qu'un coffre-fort, en égarant la clef.

Devenue sourde à son entourage, à la souffrance d'autrui, froide comme un iceberg, elle perdait tous ses amis ; sa distance affichée commençait de lasser et de mécontenter ses employeurs ; ses assises branlaient.

Leur oncle était bien peiné de ces revirements qu'il ne pouvait comprendre, attristé de telles puérilités. A tel point que, presque malgré lui, il se détachait progressivement de ses nièces, avec amertume.

Un jour où sa sœur, navrée elle aussi de cette situation, décida de mettre un peu d'ordre dans le grenier, l'oncle lui proposa son aide afin de s'occuper et, surtout, de se changer les idées.

Armés d'un balai, d'une pelle à poussière et de beaucoup de courage, ils gravirent les marches exiguës de l'escalier en colimaçon. Une température agréable régnait dans les soupentes, dont ils entrouvrirent le vasistas pour faire passer un peu de lumière du jour.

Ils empilèrent les chaises usagées d'un côté, les meubles vétustes de l'autre, trièrent des vêtements inutiles qu'ils donneraient à quelques nécessiteux...

Leur regard accrocha trois peluches gisant, abandonnées, sur le plancher inégal.

"Trois petits chats inséparables.

Feraient matière à une fable..." pensa l'oncle.

Il regarda, bouleversé, les petites choses inertes et abîmées : l'une avait perdu un œil, à l'autre il manquait une oreille, et la tête de la troisième regardait dans le vide, séparée du tronc.

L'oncle s'empara, les mains tremblantes, des fétiches et, en bon bricoleur qu'il était se mit à les rafistoler.

Rose et Mistigris recouvrèrent la vue au même instant : la jolie femme svelte qu'elle était devenue s'ébroua, comme émergeant d'une profonde catalepsie.

Quand la tête de Gentil fut de nouveau accrochée au corps, Marguerite, exorcisée, reprit ses esprits, s'apercevant avec honte de sa vanité, de sa fatuité passée.

Nélombo se retrouva subitement assaillie de tous les bruits de la vie, bons et néfastes, et se dit qu'elle n'avait pas le choix : il fallait tout prendre, tout accepter, sans chercher à sérier. Quitte à composer de temps en temps.

Dans le grenier l'oncle, ravi de ses réparations, contemplait les trois peluches retapées.

"Puisque mes nièces ne les méritent pas", se dit-il, "je vais les porter en mon antre de vieux célibataire et les mettre dans la vitrine, au beau milieu de mes voitures de collection".

Il s'aperçut toutefois rapidement, sans pour cela pouvoir se l'expliquer, du changement de ses nièces : celles-ci, ensemble, leur amour filial retrouvé, se rendaient fréquemment chez lui, comme pour célébrer un pèlerinage secret, peut-être plus unies, plus liées qu'autrefois, si telle chose était possible.

Très loin au-dessus de ce petit monde, en des limbes inaccessibles, en une sorte de Walhalla mystique, Chek, entouré de Tchang et Kaî qu'il avait rejoint depuis longtemps, souriait.

Bien qu'elle ne lui ait pas vraiment réussi de son vivant, à tout prendre, sa formule ne s'avérait pas si mauvaise.

Tant que Mistigris, Mistigras et Mistigros (et quel que soit le nom qu'on leur donnerait par la suite) seraient réunis, ils figureraient le ciment d'Amour liant entre eux leurs possesseurs.

 

 

 

Par Kandide Katrin Phocigne, dit Patrick Hard - Publié dans : Conte - Communauté : Vive le désordre !
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Jeudi 18 décembre 2008 4 18 /12 /Déc /2008 07:16


 








Le petit Robert, comme les enfants de son âge, possédait une liberté d'esprit que bien de ses ascendants auraient pu lui envier.

Ouvert à toute nouveauté, curieux de tout, lassé de rien, une soif d'apprendre et de comprendre lui taraudait les entrailles.

 

Vint un temps où, saisi d'un frénétique ennui et dans le but de meubler ses temps morts, il passa une petite annonce dans le journal local :

"Voulant correspondre avec le monde entier (et non pas "avec mon dentier", comme cela fût déformé par la suite dans la légende), toutes cartes seraient bienvenues. Prière de les envoyer à...."

Je vous passe l'adresse sous silence, jugeant inutile de remplir du papier fortuitement, à des fins mercantiles, ce qui risquerait d'importuner le lecteur qui, d'ailleurs, se moque totalement de l'adresse du petit Robert, entendu que...... (certains auteurs aiment tellement broder ! ...).

Bref, la quête porta ses fruits.

Jugez-en plutôt :

Le petit Robert reçut un as de pique, don d'un hallebardier altruiste. Puis ce fut une dame et un roi de cœur, envoi d'un couple d'amants. Ensuite vinrent les carreaux, généreusement fournis par les joueurs de pétanque de "La Petite Boule et Bille".

Quelques ruminants, après avoir longuement mâché leur choix, firent parvenir de la verte Erin le dix de trèfle.

Casanova, fort cavalier, lui confia Dieu sait quoi.

Un père de famille nombreuse lui fit cadeau du petit dernier.

Un médecin généraliste, se faisant de la pub à moindre frais, lui adressa sa carte de visite, notifiée de sa spécialité :

M. Derien, diplômé contre la toux.

Certains s'excusèrent de ne pouvoir rien apporter, d'autres, mesquinement, firent les morts ; d'aucuns postèrent des atlas.

Le petit Robert, croulant bientôt sous un monceau d'envois de toute nature, jugea opportun de cesser l'opération.

 

 

De nature inventive, il se mit alors à trier ses trésors, les classer, écarter les doubles, jeter les inutiles, garder les plus jolis, les plus représentatifs.

D'esprit ludique, comme on sait l'être à cet âge tendre, assailli de mystérieuses pulsions prémonitoires, Robert créa alors le jeu de belote, le tarot, le bridge, le menteur, les sept familles, le mille bornes, le bonneteau et d'autres encore dont le nom s'est perdu dans les méandres embués de mes neurones amnésiques.

 

Ces occupations terminées, le petit Robert recommença de s'ennuyer.

Aussi repassa-t-il par le canal des petites annonces :

"Adolescent, bien sous tous rapports (sauf sexuels, car trop jeune) aimerait recevoir lettres tous pays (et non "poux te'ibles", comme il fût colporté, bien plus tard, par certains autochtones Af'icains), tout envoi accepté".

Aussitôt, ce fut la ruée : une avalanche de courrier commença d'envahir la chambrette de l'enfant : un oto-Rhino-Céros-laryngolo-golo-giste lui donna le A, une cure l'AB, une corporation besogneuse l'ABC, un cabinet d'avocats l'OQP, un travailleur intérimaire l'FMR, Monsieur Parmentier l'HI, la SNCF le PV.

Un mouton apporta le B, une couturière le D, une poule de luxe lui fournit un E sur le plat, un égocentrique le G (donné aussi par Jean Lumière).

Pablo Escobar le H, un éléphant abhorrant les souris l'I, Gainsbourg le K, un moineau l'L, un couple d'amoureux au départ de leurs tendres effusions fournirent le M, puis, après leur mariage l'N.

Les océans, les torrents, les ruisseaux, d'un commun accord firent parvenir l'O, un amateur de cassoulet, pris de flatulences, le P.

Quand le Q arriva, remis en main propre par le préposé à lunettes, Robert, dubitatif, se gratta la tête : "voici une lettre qui me semble inutile. Mettons là quand même de côté : j'arriverai peut-être à lui faire faire quelque chose, en cas de besoin".

Suivirent l'R, cadeau d'Arlette qui le pêcha dans l'atmosphère, l'S, dont un boucher complaisant se sépara, le T du géomètre et des Chinois, l'U du charretier, l'UV du soleil, le V du midi, le W d'un languedocien bègue, l'X d'un ancien détenu de centrale, l'Y d'Homère et enfin, pour conclure, le Z de Costa Gavras (en fait ce dernier se retrouva en double exemplaire, car aussi cédé par un certain Walt Disney, un drôle de Zozo à mon avis).

Quand il n'eût plus de place pour se coucher, Robert fit savoir par voie de presse qu'il avait atteint son "quota", fier de lui car il avait enfin trouvé une utilité au Q.

 

De toutes ces lettres dispersées, en vrac, il fit des tas, les coupa, les sépara, les assembla, les accola, les Coca-Cola, les mit en pièces, en vers et contre tout ; comme un boxeur groggy, en sonnets, en sansonnets, en roupies, en chansonnettes, en chansons nettes.

Puis il recopia tout cela au propre et, de toute cette correspondance sortit le premier dictionnaire qui, d'ailleurs, porte son nom à la page HLM du grand Larousse.

Entre parenthèses, au sujet du grand Larousse, il court aussi une autre histoire, que je vous conterai plus tard, quand je l'aurai rattrapée.

 

                                   F .I .N .

 

Par Kandide Katrin Phocigne, dit Patrick Hard - Publié dans : Conte - Communauté : Pensées d'ailleurs
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Jeudi 18 décembre 2008 4 18 /12 /Déc /2008 07:10

 


 






 

En ces temps là, si reculés que la notion même de temps qui passe n'était encore qu'un concept abstrait vivait, par groupuscules disséminées sur la planète Terre, une race d'êtres dissemblables, difformes, veules et méchants : les Zôms.

L'action se passait pendant la tiédeur d'une nuit profonde.

 

Un peu partout dans le monde, sous la voûte céleste constellée de myriades de taches luminescentes, sous la protection bienfaisante de dame Lune, des noctambules fêtards devisaient autour d'un feu de bois de fortune. Un observateur attentif aurait ouï des propos décousus, onomatopées paraissant dénuées de sens à ses oreilles contemporaines : "jéencorfin, y'enapus, ôdodo" et d'autres que je vous passe sous silence.

Néanmoins, en leur cercle restreint, les Zôms semblaient se comprendre. Soudain, un cri universel jaillit des gosiers rudimentaires : "Merdalor, keskisspass ?"

 

Là-haut, au-dessus de leurs têtes, les étoiles s'éteignaient une à une.

Quelque part, il y eut même ce qui parut une explosion et un astre mourut d'un décès rougeoyant.

La peur vint en premier, l'affolement ensuite. Puis ce fut la panique, sauf pour quelques nyctalopes gâtés par la nature.

Les Zôms se réfugièrent qui courant, qui rampant, en de proches cavernes.

A ce moment, comme pour ajouter à la pagaille, la lueur diffuse de la lune s'estompa, puis disparut à son tour.

Chacun, grelottant, se terrait dans son précaire abri, et ce fut de ce jour que ces infortunés habitants gardèrent au tréfonds de leur cœur une peur irraisonnée du noir.

Ce fut aussi de ce jour qu'ils se mirent à prier, invoquant des dieux absents jusqu'alors de leur folklore...

 

Bien des frayeurs plus tard un astre fantastique, d'éblouissante facture, creva l'obscurité, avançant progressivement vers une destination connue de lui seul. Et les Zôms, par peur de se retrouver dans les ténèbres, se mirent à le suivre.

C'est alors qu'éclata, insituable, un rire cristallin, une risette d'enfant.

Cela semblait venir de partout et de nulle part : d'un point de ciel inconnu. De ce ciel où, justement, un bambin d'un autre monde se faisait vertement sermonner par son père :

"Je te l'ai dit mille fois, petit sacripant, de ne pas jouer avec l'électricité.           
Imagine le capharnaüm que tu peux provoquer dans la galaxie.

Je parie que tu as effrayé les bêtes !

Monte te coucher immédiatement ! Tu es privé de dessert jusqu'à nouvelordre !"
"Oui, papa Dieu", répondit Jésus penaud, baissant la tête en signe de soumission.

Il regagna son lit et rêva plus que d'habitude : quand il serait plus grand, il aurait le loisir de s'amuser à sa convenance avec tous les jouets de cet univers si vaste.

Par Kandide Katrin Phocigne, dit Patrick Hard - Publié dans : Conte - Communauté : papierlibre
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Mercredi 17 décembre 2008 3 17 /12 /Déc /2008 22:34

 

 


 






Le souverain du royaume de Ballians convoitait depuis fort longtemps les terres de la démocratie voisine. Mais cette dernière possédait des atouts non négligeables : forte d'une population bien plus nombreuse, munie d'une technologie plus imposante, de sciences plus avancées, sa conquête paraissait très improbable.

Ou alors la victoire s'acquerrait tragiquement au prix d'énormes pertes en hommes et en matériel, de sacrifices pécuniaires éprouvants rendant les deux pays exsangues, déstabilisés, au bord de l'asphyxie, à la merci d'un troisième larron bien informé et suffisamment belliqueux.

Tyrannosus III eût préféré enlever la partie sans coup férir, par quelque ruse ou malice traîtresse, quelque stratagème bien venu.

De fins penseurs s'attelaient nuits et jours à la tâche, cherchant le moyen le plus sûr, le cheval de Troie le plus efficace pour entrer dans les murs adverses.

Devant l'inanité des résultats, Liberta semblait imprenable, vieux rêve mégalomane caressé par un monarque futile et envieux..... Liberta qui vivait, riait, chantait, dansait, loin de se douter des menaces planant au-dessus de sa tête.

 

Un beau jour, un binoclard insignifiant mais survolté demanda audience auprès de Tyrannosus et, après les quelques courbettes obséquieuses de rigueur, annonça : "Sire, j'ai trouvé la solution.

Simple. Rapide. Econome. Evidente. Imparable.

Nous avions tort de nous axer sur les faiblesse défensives de Liberta : en fait, c'est à ce qui fait sa force qu'il faut s'attaquer.

Or, dans sa force réside sa faiblesse......."

Courroucé, le roi lui coupa la parole : "Abrégez, voulez-vous. Vous n'êtes pas là pour me servir un laïus !"

 "Oui, Majesté  La façon de triompher s'avère aisée: attaquons-nous à leur fée !"

" A leur fée ?" demanda Tyrannosus III, incrédule, ne semblant comprendre.

"Oui, Etoile du Peuple". Et, malicieusement, ajoutant un clin d’œil qu'il ne se serait permis en nulle autre circonstance : " Voyons, Sire, ne me dites pas ne pas être au courant !"

Le visage cupide mais nanti d'un esprit alerte (nul ne peut avoir tous les défauts) s'éclaira, rayonnant. "Oui, oui, j'ai saisi vos sous-entendus. Votre idée est on ne peut plus... lumineuse".

Et partant d'un grand éclat de rire : "Demain, pour services rendus, je vous adouberai chevalier. J'ajoute que Nous vous allouons d'ores et déjà une rente annuelle de dix mille écus.

Maintenant, sortez, et allez me quérir le capitaine de la garde".

Cette même nuit des équipe volantes, des commandos tout de noir vêtus envahirent les points stratégiques, les centres névralgiques de la nation voisine.

Les transformateurs furent détruits, les barrages dynamités, les pylônes abattus, les lignes électriques coupées, plongeant le pays dans le chaos, l'enténébrant.

Les ordinateurs cessèrent leur travail, les téléviseurs s'éteignirent, les lampes des réverbères ne fonctionnèrent plus, les usines s'arrêtèrent. Des habitants, affolés, ne pouvaient plus rentrer chez eux, les digicodes n'étant plus alimentés de leur essentielle énergie. D'autres, à l'inverse, s'avéraient incapables de quitter leur domicile. Beaucoup furent coincés dans les ascenseurs. Certains, qui ne pouvaient se baser sur les lueurs des incendies pour les guider, marchant à tâtons, se perdirent corps et âme.

Ce fut, dans tout le pays surpris par la traîtrise de l'attaque, une panique indescriptible.

 

Dans les éclairs lactescents de l'aube, Liberta, amorphe, donna sa reddition.

Quelques heures sombres, sans combats sanglants, suffirent à faire plier un empire qui s'estimait pourtant solidement établi.

Dans son palais, confortablement installé sur son trône, Tyrannosus III savourait le repos du guerrier, tout en philosophant. En guise d'oraison funèbre, il eut ces quelques mots : "Une démocratie, antonyme de servitude, ne devrait pas se montrer si dépendante. Il est évident qu'il ne faut jamais mettre tous ses œufs dans le même panier !"

 

Par Kandide Katrin Phocigne, dit Patrick Hard - Publié dans : Conte - Communauté : Pensées Nocturnes
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Dimanche 7 décembre 2008 7 07 /12 /Déc /2008 15:23















 

Je dédie ce modeste conte à Audrey, Jennifer, Pierre-Jean, et à tous les enfants de la terre, ceux d'hier, d'aujourd'hui et à venir, avec leurs qualités et leurs défauts, sans quoi l'enfance ne serait pas cet incessant pétillement qui grise les adultes.





Merci de ces intenses et délicieux moments d'émotion partagée, de connivence et de fusion, si rares que l'on ne les apprécie que mieux.

Du fond du cœur, MERCI !









La source

 


 

 

Dans les collines verdoyantesde gros chênes touffus, d'épineux irascibles cernés de genêts jaune-mimosa, à quelque deux kilomètres du petit village de Nérée, vivait une très vieille femme, décrépite et ridée.

Nul n'aurait pu dire depuis combien de temps elle hantait cette ancienne bergerie de pierres du pays (nommée autrefois de l'appellation bizarre de "Foin des Zôtres"), ouverte à tous les vents.

C'était une dissemblance paradoxale que d'apercevoir cette femme édentée, aux cheveux rares souvent cachés d'un fichu noir, secrète et taciturne, qui paraissait archaïque en comparaison des pierres séculaires de l'habitation et des poutres de chêne brillantes, chaudes et veloutées.

Seuls, ne voyaient cette étrange gardienne d'un secret bien protégé que les rares promeneurs qui s'aventuraient sur le chemin grimpant, aux fins de ramasser quelque herbe à verrue ou communier avec la nature.

Ils revenaient de ces rencontres mal à l'aise, les jambes flageolantes, sans pouvoir expliquer d'où leur venait ce sentiment.

 

Les mauvaises langues traitaient la femme âgée de sorcière; les pragmatiques rétorquaient à ces dangereuses et mesquines fabulations que l'on n'avait jamais aperçu qoui que ce soit qui pût confirmer la chose. Les mêmes mauvaises langues, décidément en verve, faisaient savoir que, rien ne transparaissant, cela s'avérait justement le meilleur indice: la mégère savait se rendre invisible.

La mauvaise foi se pare toujours de bonnes raisons.

 

Un jour, fait extraordinaire, l'on vit l'habitante de l'antique bicoque traverser nonchalamment le village, un panier d'osier recouvert d'une serviette balançant gracieusement à son bras.

Cet être antédiluvien aux épaules déjetées, aux jambes torses et variqueuses, aus yeux chassieux, dévisageait les paysans qu'elle croisait d'un sourire bienveillant qui les heurtait: ils n'avaient pas coutume de ce genre de considération, aussi subit qu'étonnant.

 

Le même manège se reproduisit le lendemain, le surlendemain, puis les jours suivants: la vieille empruntait les ruelles d'un pas de plus en plus assuré, son panier toujours accroché à la jonction du coude, puis disparaissait progressivement, se fondait dans la ligne d'horizon, minuscule point se perdant dans la garrigue et les forêts lointaines. Quand le soir commençait de tomber la silhouette se rapprochait, grandissait, parcourait les rues ensommeillées, épiée de quelque regard curieux, voire malveillant: la promeneuse regagnait ses pénates.

 

Au bout d'un mois de ce carrousel, même les plus incrédules durent en convenir: la vieille rajeunissait.

Par quel sortilège, quel miracle? Nul n'en savait rien.

Mais ceux qui, de plus en plus nombreux, croisaient sa route ne pouvaient nier que la "sorcière" (le qualitatif resurgissait, plus courant, lors des conversations auprès de l'âtre) retrouvait des dents saines à la crème d'albâtre, que ses cheveux poussaient drus et soyeux, s'envolant gracieusement de tous côtés au moindre friselis venteux, que son visage s'affinait et se déridait.

Au bout de trois mois d'un traitement mystérieux et miraculeux l'ancètre , semblant surgir d'une chrysalide flétrie était devenue une si belle jeune fille que tous les coqs du village auraient voulu lui faire un enfant, tous les godelureaux imbus d'eux-même la fréquenter.

La bourgade, prise d'une frénésie inhabituelle vibrait de conciliabules chuchotés, de plans machiavéliques, de réunions graves et fermées, quasi initiatiques.

Quelle était la recette de cette cure de jouvence?

Une eau miraculeuse? Une savante décoction de plantes? Un plat de champignons?

Chacun de s'interroger, et de vouloir découvrir pour son propre compte (certains dans le but inavoué d'en faire commerce et fortune) le mystère de l'éternelle jeunesse.

L'on se mit à suivre en catimini, subrepticement, la désormais jeune fille resplendissante de vigueur et de santé qui continuait de passer, son cabas à la main, l'éternelle serviette à carreaux en obturant le contenu si convoité.

On la surpris à caresser délicatement l'eau d'un ruisseau et à la laisser courir entre ses doigts écartés; bientôt, tout le monde se rendit à la rivièreet s'y trempa. Sans résultat.

On la vit se mêler, riant aux éclats, les yeux flamboyants comme le pelage des chevaux de l'Apocalypse, aux jeux d'innocents enfants d'un village voisin.

Il eût été amusant d'observer, par la suite, tous les adultes de Nérée se roulant dans l'herbe, faisant des galipettes et s'amusant avec leurs enfants à de rigolos "à dada, prout, prout."

Tout en continuant de vieillir.

 

On l'entendit murmurer au vent, à la pluie, aux nuages, à la porte d'une ruche dont les abeilles d'habitude si laborieuses sortirent en vol gracieux, oublieuses de leur besogne, tressant autour de sa tête une couronne de miel vibrante et bourdonnante.

L'on trouva cela complètement idiot, parfaitement ridicule. D'aucuns se retrouvèrent pourtant, se cachant des regards intrigués, le visage mangé de piqûres ou, saisis de sénilité précoce parlant à d'invisibles interlocuteurs.

On l'aperçut en discussions acharnées avec des oiseaux qui se perchaient sur ses mains et ses épaules, en grande conversation avec des loups sauvages et des lapins craintifs.

Certains s'essayèrent à siffler;

Personne n'osa s'approcher des loups.

Quant aux rares garennes croisés, ils finirent en gibelotte.

 

De quelle magie usait-elle?

Elle ne cueillait rien, ne ramassait rien...

Quelques-une notèrent que, pourtant, parfois, d'un geste aussi sûr et rapide que la langue bifide d'un serpent, elle détendait brusquement sa main, les doigts pliés en forme de serre, et semblait pêcher dans l'air quelque objet qu'elle déposait ensuite dans son panier ouvert.

Les observateurs, trop éloignés pour voir de quoi il s'agissait se perdaient en conjectures.

 

On l'épia sur le chemin de l'aller.

On la surveilla aussi sur la sente du retour.

La vieille, devenue maintenant fillette (le charme continuait d'agir) rejoignait paisiblement son domicile, encerclé depuis peu d'oeillets qui éclataient d'un rouge violent, de roses dont la fragrance embaumait loin, et de fleurs indéfinissables.

 

On la surprit, une fois, arrêtant la menotte d'un bambin prêt de couper la tige prolongée d'une boule rosâtre qui s'accrochait aux flancs d'un hortensia plein de sève.

Certains, à l'oreille plus fine, crurent l'entendre moraliser, d'une voix fraîche comme l'intérieur d'une grotte sous les feux de l'été: "que dirais-tu, si l'on te cueillait? La beauté se contemple sur place, dans ses temples d'or. Remplis-toi les yeux et les poumons, mais laisse toujours vivre ces êtres là où est leur Vraie place."

 

Au village, il se tint un conseil de guerre: percer le mystère devenait une obsession.

Lors de cette réunion, il fut pris une décision que l'on éxécuta le lendemain même: les trois plus forts gaillards de la bourgade filèrent prudemment Rose (l'on connaissait désormais son état civil) qui, vêtue de pimpants habits seyant à une fillette de huit ans, s'enfonçait en toute quiétude entre champs et halliers sans se faire la moindre égratignure, portant toujours religieusement ce panier qui, bientôt, s'avèrerait plus grand qu'elle.

Ils la suivirent, furtifs, au travers des broussailles.

L'observèrent voleter, gracieuse, dans une ronde enfantine.

La virent se pencher délicatement sur de tendres violettes.

Et, le plus important, la surprirent à réitérer son geste, happant au vent invisible  quelque mystérieuse denrée sans prix, qu'elle déposait avec précaution au fond de son panier.

Alors, ils surent que la récolte serait bonne: ils perceraient enfin l'étrange secret.

 

Postés en embuscade derrière un châtaignier touffu, ils attendirent que Rose passe; d'un seul mouvement, ils lui sautèrent dessuset l'un d'eux, traîtreusement, lui asséna un coup de gourdin.

S'emparant du panier, les vigoureux jeunes gens coururent avec vélocité au village, fiers et honteux dans le même temps.

Dieu, que cet osier leur semblait léger et ,  par contrecoup, leur coeur lourd!

Devant l'aréopage des sommités, dans un silence pesant et gêné, le cadet retira la serviette à carreaux et tous, d'un même geste, se penchèrent précipitamment, pour enfin découvrir les trésors dissimulés au fond du cabas.

A la surprise générale, il n'y avait que du vide.

Rien! Pas même une aiguille de pin ni la moindre crotte de bousier.

Interloqué, doutant de sa raison, chacun passa la main entre les mailles...

Trouver quelque chose de palpable, même invisible.

Là aussi, chou blanc.

 

N'ayant pas le même regard que la "sorcière", comment auraient-ils su, ces malheureux concupiscents que la transfiguration de Rose provenait de la provision de bonheur qu'elle entassait chaque jour dans ce panier béni?

Et Rose, de son côté, en pleine transformation sublime, s'apercevrait-elle à temps que ce bonheur, ingurgité trop goulûment possédait de redoutables effets secondaires?

N'allait-elle pas régresser jusqu'à l'état de foétus?

 

La joie et la beauté ne doivent être prescrites qu'à doses homéopatiques. La nature et la vie le savent si bien, qu'elles ne le distribuent si rarement!

 

 

 

 

 

Par Kandide Katrin Phocigne, dit Patrick Hard - Publié dans : Conte - Communauté : trop dure la vie....
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